Guides

Victimes du Mur de Berlin : se souvenir de ceux qui sont morts

29 Avr , 2026  

Au moins 140 personnes sont mortes au Mur de Berlin entre 1961 et 1989, selon les recherches du centre de documentation du Mémorial du Mur de Berlin et du Centre d’histoire contemporaine de Potsdam. Parmi les victimes figurent des personnes abattues alors qu’elles tentaient de franchir la frontière, d’autres noyées dans les cours d’eau frontaliers, des individus victimes d’accidents mortels lors de tentatives d’évasion, et au moins une personne décédée d’une crise cardiaque lors d’une confrontation au contrôle frontalier. Le nombre réel pourrait être plus élevé, le gouvernement est-allemand ayant dissimulé les informations relatives aux morts à la frontière.

Le coût humain du Mur

Derrière les statistiques se cachent des histoires individuelles de courage extraordinaire et de perte dévastatrice. Les victimes allaient d’enfants d’un an à des hommes et des femmes âgés. C’étaient des maçons et des étudiants, des soldats et des mères. Certains avaient planifié leur évasion pendant des mois ; d’autres ont agi sur un coup de tête. Ce qui les unissait, c’était le refus d’accepter le Mur comme le dernier mot sur leur liberté.

Les gardes-frontière est-allemands agissaient en vertu du Schießbefehl, un ordre permanent de tirer pour tuer sur quiconque tentait un franchissement non autorisé de la frontière. Si le gouvernement de la RDA a publiquement nié l’existence d’un tel ordre, des documents déclassifiés et des témoignages devant les tribunaux après la réunification l’ont confirmé sans équivoque. Les gardes qui empêchaient une évasion avec succès, y compris en tuant la personne qui tentait de fuir, étaient récompensés par des primes, des promotions et des médailles.

Günter Litfin : la première victime

Tour de guet est-allemande sur Erna-Berger-Straße
Tour de guet est-allemande sur Erna-Berger-Straße © Roland.h.bueb

Günter Litfin, un tailleur de 24 ans, devint la première personne tuée au Mur de Berlin, le 24 août 1961, à peine onze jours après la fermeture de la frontière. Litfin travaillait à Berlin-Ouest et vivait à l’Est. Lorsque le Mur se dressa, il se retrouva coupé de son gagne-pain. Il tenta de traverser à la nage le canal de navigation de Spandau, près de Humboldthafen, non loin de l’actuel Berlin Hauptbahnhof. Des policiers des transports le repérèrent dans l’eau et ouvrirent le feu. Il fut touché à la tête et tué sur le coup.

Jürgen, le frère de Litfin, consacra sa vie à préserver sa mémoire. Il entretint un petit mémorial dans une ancienne tour de guet surplombant le canal, jusqu’à sa propre mort en 2009. Cette tour, l’un des rares exemples encore existants, abrite aujourd’hui un mémorial permanent.

Peter Fechter : la mort dans la bande de la mort

Croix blanche en mémoire de Peter Fechter, victime du Mur tuée en 1962
Croix blanche en mémoire de Peter Fechter, victime du Mur tuée en 1962 © Jens Lordan

Aucune mort au Mur ne provoqua autant d’indignation que celle de Peter Fechter. Le 17 août 1962, ce maçon de 18 ans et son ami Helmut Kulbeik tentèrent de franchir le Mur près de Checkpoint Charlie en passant par les fenêtres d’un immeuble de la Zimmerstraße. Kulbeik parvint à franchir le Mur et à se mettre en sécurité. Fechter fut touché par des tirs alors qu’il atteignait le sommet.

Il retomba dans la bande de la mort côté est, où il resta étendu, blessé, appelant à l’aide. Pendant près d’une heure, il fut visible et audible des journalistes, des soldats américains et des centaines de Berlinois de l’Ouest rassemblés de l’autre côté. Les gardes est-allemands ne firent aucune tentative pour lui porter secours. Les forces occidentales, tenues par des ordres stricts de ne pas pénétrer en zone est, ne purent que regarder. Certains lancèrent des bandages par-dessus le Mur, un geste vain.

Fechter se vida de son sang. Son corps fut finalement emporté par les gardes-frontière est-allemands. L’incident, saisi par les photographes de presse, déclencha des manifestations de colère à Berlin-Ouest et une condamnation internationale. Aujourd’hui, une simple croix commémorative à l’emplacement de sa mort, sur la Zimmerstraße, constitue l’un des monuments les plus émouvants du Mur. Le Mémorial du Mur de Berlin, sur la Bernauer Straße, retrace également son histoire dans son exposition permanente.

Chris Gueffroy : la dernière victime abattue au Mur

Croix commémoratives pour les victimes du Mur Lutz Schmidt et Chris Gueffroy
Croix commémoratives pour les victimes du Mur Lutz Schmidt et Chris Gueffroy © Brewer Bob

Chris Gueffroy détient la triste distinction d’être la dernière personne tuée par balle en tentant de franchir le Mur de Berlin. Dans la nuit du 5 février 1989, ce serveur de 20 ans et son ami Christian Gaudian tentèrent de franchir les fortifications frontalières près du canal du quartier de Britz, à Treptow, dans le sud de Berlin. Gueffroy avait entendu dire que l’ordre de tirer pour tuer avait été levé. La rumeur était fausse.

Les deux jeunes hommes déclenchèrent une alarme en atteignant la dernière clôture. Quatre gardes-frontière ouvrirent le feu. Gueffroy fut touché à la poitrine et mourut presque instantanément. Gaudian fut blessé et arrêté. Il fut condamné à trois ans de prison pour « tentative de franchissement illégal de la frontière », mais fut libéré après quelques mois, à la suite d’un accord négocié par le gouvernement ouest-allemand.

Les gardes qui tuèrent Gueffroy furent décorés pour leurs actes. Après la réunification, deux d’entre eux furent reconnus coupables d’homicide involontaire, mais n’écopèrent que de peines avec sursis. Gueffroy mourut neuf mois à peine avant la chute du Mur. Sa mère, Karin Gueffroy, devint une voix importante pour le devoir de mémoire et la justice envers les victimes du Mur.

La toute dernière personne à mourir au Mur fut Winfried Freudenberg, tué le 8 mars 1989 lorsque sa montgolfière artisanale s’écrasa à Berlin-Ouest après un vol de nuit au-dessus de la frontière. Sa mort, un mois après celle de Gueffroy, souligna les extrémités désespérées auxquelles les gens étaient prêts pour s’échapper.

Les victimes oubliées

Bureau préservé d'Erich Mielke, au Stasi Museum
Bureau préservé d'Erich Mielke, au Stasi Museum © Anagoria

Toutes les victimes du Mur ne sont pas mortes lors de tentatives d’évasion spectaculaires. Les cas documentés comprennent :

  • Des gardes-frontière est-allemands, tués par d’autres gardes ou par des personnes en fuite. Au moins huit soldats moururent dans des incidents liés à la frontière.
  • Des citoyens occidentaux, abattus ou tués dans la zone frontalière, parfois accidentellement. Plusieurs enfants de Berlin-Ouest se noyèrent dans les cours d’eau frontaliers après y être tombés, sans que les gardes est-allemands aient le droit de leur porter secours.
  • Des personnes mortes de causes indirectes : crises cardiaques lors des contrôles de passeport, suicides nés du désespoir de la séparation, et personnes tuées dans des accidents en tentant de franchir les fortifications.

La Stasi, la police secrète est-allemande, s’employait systématiquement à dissimuler les morts à la frontière. Les familles se voyaient souvent dire que leurs proches étaient morts de causes naturelles ou dans des accidents. Les corps étaient rapidement incinérés pour empêcher toute autopsie. L’ensemble de ce dispositif de tromperie d’État est documenté au musée de la Stasi et à l’ancien centre de détention de Hohenschönhausen.

Le devoir de mémoire aujourd’hui

Mémorial du Mur de Berlin vu du côté est, Bernauer Straße
Mémorial du Mur de Berlin vu du côté est, Bernauer Straße © N-Lange.de

Berlin honore la mémoire des victimes du Mur en de nombreux endroits de la ville. La Gedenkstätte Berliner Mauer, sur la Bernauer Straße, entretient une « fenêtre du souvenir », un mur de portraits photographiques commémorant les personnes tuées. Chaque année, à l’anniversaire de la construction du Mur (13 août) et de sa chute (9 novembre), des cérémonies sont organisées au mémorial.

Des croix blanches près du Reichstag, surplombant la Spree, commémorent celles et ceux qui sont morts en tentant de traverser le fleuve à la nage vers la liberté. Des plaques commémoratives et des croix individuelles jalonnent l’ancien tracé du Mur, marquant les endroits précis où certaines personnes ont perdu la vie.

L’East Side Gallery, bien qu’elle soit avant tout une célébration de la liberté et de l’art, rappelle aussi ce que représentait le Mur. Ses panneaux de béton préservés, toujours à l’endroit où ils se dressaient pendant les années de division, portent en creux la mémoire de ceux qui sont morts en tentant de les franchir.

Vous pouvez visiter tous ces lieux de mémoire grâce à notre carte interactive. Pour plus de contexte historique, consultez nos faits sur le Mur de Berlin et parcourez la liste complète des lieux historiques de Berlin.

Partager :