Le Mur de Berlin n’est pas tombé parce qu’un homme politique en a décidé ainsi. Il est tombé parce que, à l’automne 1989, les gens ordinaires d’Allemagne de l’Est ont cessé d’avoir peur. À Leipzig, ils défilaient chaque lundi depuis septembre, les cortèges passant de quelques centaines à des dizaines de milliers. À Prague et à Budapest, ils fuyaient par les ambassades et les frontières ouvertes. Et à Berlin – là où le Mur était le plus haut et où la police secrète veillait au plus près – ils allumèrent des bougies devant une église de Prenzlauer Berg et firent ce qui n’avait pas eu lieu en quarante ans de dictature : ils se rassemblèrent, prirent la parole, et refusèrent de partir.
L’histoire du 9 novembre est bien connue – la conférence de presse confuse, la foule à Bornholmer Straße, le Mur percé par la décision d’un garde-frontière d’ouvrir la barrière. Mais cette nuit-là était le dernier acte, pas le premier. La révolution qui l’a rendue possible s’est déroulée au cours des semaines précédentes, dans des rues et des bâtiments précis de Berlin-Est. La plupart sont encore debout, et on peut les visiter aujourd’hui.
Dans un État qui contrôlait la presse, les syndicats et toute réunion publique, les églises protestantes de Berlin-Est étaient le seul espace que le régime ne pouvait entièrement verrouiller. Au fil des années 1980, un réseau de groupes d’opposition s’enracina sous leur protection, se réunissant dans les salles paroissiales pour discuter de ce qu’on ne pouvait aborder nulle part ailleurs : la paix, l’écologie, les droits humains, et l’asphyxie lente de la vie derrière le Mur.
Le centre de gravité était Prenzlauer Berg, le quartier vétuste du centre-ville où artistes, objecteurs de conscience et marginaux s’étaient rassemblés parce que l’État ne se donnait pas la peine d’entretenir ses immeubles délabrés. À la Zionskirche, sur la Zionskirchplatz, l’Umwelt-Bibliothek (Bibliothèque environnementale) faisait tourner une imprimerie clandestine, produisant des magazines d’opposition illégaux sur les duplicateurs de l’église. Lorsque la Stasi fit une descente en novembre 1987 et arrêta les militants, le tollé international força leur libération en quelques jours – une victoire modeste mais significative, qui prouvait que le régime pouvait être repoussé.
À la Samariterkirche, à Friedrichshain, un office de solidarité avec des œillets blancs le 28 juin 1989 – dans l’ombre du massacre de la place Tiananmen trois semaines plus tôt – fut l’un des premiers actes de protestation ouverte à Berlin cet été-là.
Et à la Gethsemanekirche, dans la Stargarder Straße, à peine un kilomètre plus loin, les fils se nouèrent.
Le 2 octobre 1989, une poignée de militants du cercle de paix de Weißensee, de la Bibliothèque environnementale et de la Kirche von Unten (l’Église d’en bas) ouvrirent les portes de la Gethsemanekirche et entamèrent une veillée. La devise était « Wachet und betet » – Veillez et priez. L’église resta ouverte jour et nuit.
Leur motif immédiat était la vague d’arrestations qui balayait l’Allemagne de l’Est tandis que les manifestations du lundi se propageaient depuis Leipzig. Mais la veillée devint rapidement bien davantage : une assemblée permanente, ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où quiconque pouvait prendre la parole librement – ce qui n’était possible nulle part ailleurs dans la vie publique. Un téléphone de contact fut installé dans la salle paroissiale – tenu par des bénévoles jour et nuit, parmi lesquels une jeune fille de seize ans, Margitta Kupler – qui collectait les informations sur les arrestations et la résistance dans tout le pays et les transmettait aux journalistes occidentaux. C’était une agence de presse improvisée à l’intérieur d’une église.
Dès le 4 octobre, trois mille personnes assistaient aux offices du soir. Le parvis était couvert de bougies allumées – un geste emprunté à Leipzig qui devint l’image de l’automne berlinois.

Parallèlement, l’opposition s’organisait. Le Neues Forum avait été fondé le 9 septembre par Bärbel Bohley, Jens Reich et vingt-huit autres signataires. Demokratie Jetzt fut créé à Berlin trois jours plus tard. À la mi-octobre, le Neues Forum tint sa première conférence nationale à la Kirche von Unten. L’opposition n’était plus une poignée dispersée de groupes paroissiaux. Elle avait des noms, des structures et – à Gethsemane – une scène publique.
Le 7 octobre 1989, la RDA célébra son quarantième anniversaire. La cérémonie eut lieu au Palais de la République, sur la Marx-Engels-Platz, avec Mikhaïl Gorbatchev en invité d’honneur. Erich Honecker, chef de l’État et du parti depuis 1971, déclara que le socialisme reposait sur des « fondements inébranlables ». L’organisation de jeunesse officielle, la FDJ, défila aux flambeaux sur la Karl-Marx-Allee, cent mille personnes dans le cortège.
La visite de Gorbatchev produisit l’une des phrases les plus citées de 1989. En privé, il aurait averti Honecker que « celui qui arrive trop tard est puni par la vie » – « Wer zu spät kommt, den bestraft das Leben ». La formule fut relayée aux journalistes occidentaux par un porte-parole et devint rapidement le résumé du message de Moscou : réformez, ou restez seuls.
Ce soir-là, après le départ de Gorbatchev pour l’aéroport, les rues s’embrasèrent. Plusieurs milliers de personnes rassemblées face au Palais se dispersèrent en direction de Prenzlauer Berg en scandant « Wir sind das Volk » (Nous sommes le peuple) et « Gorbi, Gorbi ! » Ce qui suivit fut la dernière fois que l’État est-allemand employa la force de masse contre des manifestants à Berlin.
Les forces anti-émeute et les unités spéciales de la Stasi ratissèrent les rues entre la Schönhauser Allee et la Prenzlauer Allee, matraquant et arrêtant des gens sur la Mollstraße, la Lychener Straße et autour de la Gethsemanekirche. Des canons à eau et des véhicules blindés furent déployés devant l’église. Au cours des nuits du 7 et du 8 octobre, plus d’un millier de personnes furent arrêtées à travers Berlin-Est. Beaucoup étaient de simples passants ; certains furent tirés de leur propre palier. La télévision occidentale diffusa les images de la violence.
Dans les jours qui suivirent, des proches accoururent de tout le pays à la Gethsemanekirche pour avoir des nouvelles des détenus. Le 23 octobre, des groupes d’opposition dont Marianne Birthler et Ehrhart Neubert présentèrent un rapport de cent pages sur les violences policières à la presse internationale – compilé à partir des informations recueillies par le téléphone de contact de l’église depuis trois semaines.
Mais la violence du 7 octobre fut le dernier recours du régime, pas le premier d’une longue série. Deux jours plus tard, le 9 octobre, soixante-dix mille personnes défilèrent à Leipzig – et les forces de sécurité, à qui l’on avait distribué des munitions réelles, ne tirèrent pas. La nouvelle parvint à la Gethsemanekirche le soir même. Les permanences de nuit prirent fin le 13 octobre. Le régime avait cédé.
Le 18 octobre 1989, Erich Honecker fut contraint de démissionner au ZK-Gebäude (siège du Comité central) sur le Werderscher Markt – l’ancien bâtiment de la Reichsbank d’où il avait dirigé l’État pendant dix-huit ans. Egon Krenz, son successeur, promit un « tournant » (Wende). Personne ne le crut. Les cortèges ne firent que grossir.
Le 4 novembre 1989, entre deux cent mille et un demi-million de personnes emplirent l’Alexanderplatz pour la plus grande manifestation de l’histoire de Berlin – et le plus grand rassemblement non organisé par l’État en quarante ans d’existence de la RDA.

Ce fut aussi la première manifestation légalement autorisée et organisée par des citoyens privés dans l’histoire du pays. L’autorisation avait été demandée le 17 octobre par Wolfgang Holz, comédien au Berliner Ensemble – l’ancien théâtre de Brecht. Les organisateurs encadrèrent eux-mêmes la foule, portant des brassards jaunes frappés de « Keine Gewalt » – Pas de violence. Des forces de sécurité armées étaient postées à l’intérieur du Palais de la République, et le SED bloquait les accès vers le Mur. Mais la marche eut lieu : le cortège se forma à la Mollstraße, longea le Palais et le Conseil d’État, et emplit l’immense place.
Vingt-six personnes prirent la parole depuis un camion à plateau, et la télévision est-allemande retransmit le tout en direct – une première de plus. Stefan Heym, le grand homme des lettres est-allemandes, ouvrit avec des mots qui captaient l’air du temps : « C’est comme si quelqu’un avait ouvert les fenêtres après toutes ces années de stagnation intellectuelle, économique, politique. » Christa Wolf détourna le slogan antimilitariste : « Stell dir vor, es ist Sozialismus, und keiner geht weg! » – « Imagine qu’il y ait le socialisme et que personne ne s’en aille ! »

Steffie Spira, comédienne de quatre-vingt-un ans, proposa de transformer la résidence exclusive du Politburo à Wandlitz en maison de retraite : « Ceux de plus de soixante et soixante-cinq ans peuvent s’y installer dès maintenant, s’ils font ce que je fais : céder la place. » Jens Reich, du Neues Forum, déclara : « Nous avons retrouvé la parole. »
Quand l’ancien chef du renseignement extérieur de la Stasi, Markus Wolf, prit le micro, la foule le hua. La militante Bärbel Bohley, qui observait depuis l’estrade, se tourna vers Jens Reich : « C’est fini. La révolution est irréversible. »
Les banderoles disaient la même chose en termes plus crus : « Stasi in die Produktion! » (La Stasi dans les usines !), « Freie Wahlen! » (Élections libres !), « Reisefreiheit statt Massenflucht » (La liberté de voyager au lieu de l’exode). La revendication était la réforme : élections libres, presse libre, fin de la surveillance, nouvelle constitution. C’était « Wir sind das Volk » – Nous sommes le peuple – pas encore « Wir sind ein Volk », l’appel à la réunification qui viendrait plus tard. Le 4 novembre, la plupart des orateurs imaginaient encore une meilleure Allemagne de l’Est, pas une Allemagne unie.

Le lendemain de la manifestation, lors d’un concert à la Gethsemanekirche, le chef d’orchestre Rolf Reuter, de la Komische Oper, interrompit l’Eroica de Beethoven pour crier « Die Mauer muss weg! » – « Le Mur doit tomber ! » Le public se déversa dans la rue et remonta la Schönhauser Allee. C’était peut-être la première fois que cette exigence était formulée à voix haute dans Berlin-Est.
Le 6 novembre, le gouvernement publia un projet de loi sur les voyages : trente jours à l’étranger par an, sur autorisation. La manifestation du lundi à Leipzig ce soir-là le rejeta comme une insulte. Le comité de la Volkskammer écarta le projet dès le lendemain.
Le soir du 9 novembre, le porte-parole du Politburo, Günter Schabowski, s’assit au Centre international de la presse, dans la Mohrenstraße, et lut de nouvelles réglementations sur les voyages qu’il n’avait pas pleinement comprises. Quand on lui demanda quand elles entraient en vigueur, il feuilleta ses papiers et répondit : « Sofort, unverzüglich » – immédiatement, sans délai. À minuit, des dizaines de milliers de personnes se pressaient aux postes-frontière. À Bornholmer Straße, le commandant du poste, Harald Jäger – submergé, sans ordres, craignant ce qui arriverait si la foule faisait pression – prit la décision d’ouvrir la barrière.
La suite de cette nuit-là est une histoire à part entière. Mais tout commença ici, dans les églises et dans les rues, avec des bougies et des voix, et la découverte collective, lente et irréversible, qu’un régime incapable de tirer sur son propre peuple était incapable de tenir.

La révolution pacifique a laissé moins de monuments que le Mur lui-même – elle était faite de courage, pas de béton. Mais ses lieux clés ont survécu, et les parcourir à pied est l’une des meilleures façons de comprendre ce qui s’est passé à Berlin en 1989.
La Gethsemanekirche, dans la Stargarder Straße à Prenzlauer Berg, est une église paroissiale active et une salle de concerts. Une plaque commémorative et le bas-relief Resistance de Karl Biedermann rappellent l’automne 1989. Devant le portail ouest se dresse la statue du Segnende Christus (Christ bénissant), sauvée de la Versöhnungskirche – l’église de la Réconciliation, qui se trouvait directement sur le couloir de la mort jusqu’à sa destruction par la RDA en 1985. Le bronze Geistkämpfer (Combattant de l’esprit) d’Ernst Barlach, installé par le Land de Berlin en 1994, rend hommage au mouvement démocratique né ici. Prenez le U2 jusqu’à Schönhauser Allee ; l’église est à cinq minutes à pied vers le nord.
L’Alexanderplatz ne porte aucun monument au 4 novembre 1989. La place a été si profondément refaçonnée que son visage de 1989 a disparu. Mais l’espace est immanquable, et s’y tenir en sachant ce qu’un demi-million de personnes y ont fait est en soi une expérience.
Le Centre international de la presse où Schabowski tint sa conférence se trouvait au 36-37 de la Mohrenstraße. Le bâtiment abrite aujourd’hui un ministère fédéral, mais la salle où le destin du Mur fut scellé est conservée pour des événements et des visites publiques occasionnelles.
Le musée de la Stasi, dans la Normannenstraße à Lichtenberg, raconte l’autre moitié de l’histoire : la machine de surveillance que la révolution a démantelée. Le 15 janvier 1990, des dizaines de milliers de personnes encerclèrent le siège et le prirent d’assaut pour arrêter la destruction des dossiers. Le mémorial de Hohenschönhausen, la prison secrète de la Stasi, montre où finissaient les opposants au régime avant que la révolution ne rende cela impossible.
Bornholmer Straße, où le Mur fut percé pour la première fois dans la nuit du 9 novembre, relie directement la révolution pacifique à l’instant de sa victoire. Une exposition en plein air au mémorial marque l’endroit où Harald Jäger ouvrit la barrière.
Retrouvez tous ces lieux – et toutes les autres traces de la ville divisée – sur notre carte interactive du Mur de Berlin, ou suivez l’arc complet de la construction à l’effondrement sur la chronologie du Mur de Berlin.