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Les îles de Berlin-Ouest : Steinstücken, Eiskeller et les exclaves encerclées par la RDA

29 Août , 2026  

Tout le monde sait que Berlin-Ouest était une île. Peu de gens savent que c’était un archipel. Éparpillés dans la campagne autour de la ville, une douzaine de fragments détachés de territoire ouest-berlinois, des prairies pour la plupart, un village habité par des familles pour l’un d’entre eux, chacun entièrement encerclé par la RDA. C’est ce que la division a produit de plus étrange, et la plupart sont aujourd’hui si complètement absorbés par le paysage qu’on peut s’y trouver sans le savoir.

Personne ne s’accordait sur leur nombre

Le chiffre était lui-même une question politique. Berlin-Ouest en comptait onze. Les cartes est-allemandes et soviétiques en reconnaissaient six ou sept. Berlin-Ouest soutenait qu’une douzième zone, l’Eiskeller, n’était pas une exclave du tout, parce qu’une bande de terre la reliait au reste de Spandau, et que concéder le contraire aurait donné à la RDA un argument sur l’accès.

Cela vaut la peine de s’y arrêter, car cela dit à quoi servaient ces lieux. Une parcelle labourée par intermittence appelée Wüste Mark, vingt-deux hectares de rien en particulier, comptait énormément pour les deux camps. Pas pour l’agriculture. Pour ce qu’aurait signifié sa reconnaissance.

Les exclaves existaient à cause d’une décision administrative prise bien avant que quiconque imagine un mur. Lorsque le Grand Berlin fut créé en 1920, il absorba une couronne de communes indépendantes, et la nouvelle limite municipale fut tracée autour de parcelles appartenant à ces communes plutôt qu’autour de quoi que ce soit de visible sur le terrain. En 1945, les secteurs d’occupation suivirent la limite de 1920. Vingt-cinq ans de paperasse devinrent du jour au lendemain un problème de guerre froide.

Steinstücken : celle où vivaient des gens

Steinstücken fut la seule exclave habitée en permanence. Douze hectares et demi dans le secteur américain, deux cents habitants environ, à un bon kilomètre au-delà du reste de Berlin-Ouest, accessible seulement par un chemin traversant le territoire est-allemand. Jusqu’en 1971, les habitants passaient des contrôles est-allemands pour rentrer chez eux. Le courrier, les courses, le chemin de l’école des enfants, tout passait par un poste de contrôle.

Pendant quelques semaines après août 1961, la frontière n’était ici que des chevaux de frise, ces cadres de barbelés mobiles, et Steinstücken devint un endroit où l’on venait passer. Plus de vingt gardes-frontière est-allemands y sont passés à l’Ouest. La réponse de la RDA fut de bâtir à l’exclave son propre mur, et la brèche se referma.

Panneau indiquant Military Police Detachment Steinstücken devant une maison de l'exclave de Berlin-Ouest, photographié en 1972
Le poste militaire américain de Steinstücken, photographié en 1972. De 1961 jusqu’à la construction du corridor, un détachement américain tint l’exclave, relevé par hélicoptère © Henri Funck, CC BY-SA 4.0

Ce qui rendit Steinstücken célèbre fut la réaction américaine. Le général Lucius D. Clay s’y posa en hélicoptère le 21 septembre 1961, et un poste militaire américain permanent suivit. Les soldats étaient relevés par la voie des airs, une aire d’atterrissage fut construite à cet effet, et ceux qui s’étaient enfuis jusque dans l’exclave en étaient évacués par-dessus la RDA plutôt que renvoyés par un poste de contrôle. Pendant dix ans, une poignée de soldats américains tint un morceau de Berlin-Ouest de la taille d’un village, en pratique accessible seulement par le ciel. Un mémorial à ces vols se dresse aujourd’hui à Steinstücken.

L’anomalie prit fin par la paperasse, comme elle avait commencé. Dans le cadre de l’accord quadripartite de 1971, la RDA céda une bande d’environ un kilomètre de long sur vingt mètres de large, une route à deux voies y fut construite, la Bernhard-Beyer-Straße, et Steinstücken cessa d’être une exclave. La ligne de bus 18 fut prolongée jusqu’au village en 1972. On peut y prendre aujourd’hui sa descendante, la 118.

Eiskeller : un blindé, un écolier et une histoire peut-être fausse

L’Eiskeller se trouve à la lisière nord-ouest de Spandau et doit son nom à son microclimat, une cuvette à gel de plusieurs degrés plus froide que le reste de Berlin. Trois fermes, atteintes par un corridor de huit cents mètres de long et quatre de large, bordé de murs des deux côtés.

Fin août 1961, un garçon de douze ans nommé Erwin Schabe, qui vivait avec sa mère à la ferme de la Große Kuhlake, rentra en disant que la police des frontières est-allemande l’avait arrêté sur le chemin de l’école et retenu des heures. Spandau était dans le secteur britannique, et la réponse britannique fut immédiate et disproportionnée de la manière qui rendait la guerre froide lisible : les jours suivants, ils escortèrent l’enfant le long du corridor dans une automitrailleuse Ferret. Les photographies d’un enfant allant à l’école à vélo derrière un blindé firent le tour du monde.

Prairie et bois de l'Eiskeller à Berlin-Spandau, vus depuis le Chemin du Mur de Berlin
L’espace naturel protégé de l’Eiskeller, à Spandau, vu depuis le Chemin du Mur. Le corridor qui reliait ces fermes au reste de Berlin-Ouest traversait un paysage de ce genre © Kvikk, CC BY-SA 3.0

Des récits allemands rapportent que Schabe aurait admis plus tard avoir tout inventé, n’ayant simplement pas envie d’aller à l’école ce jour-là. C’est très largement repris et parfaitement plausible, mais aucune source ne nomme l’entretien dont cela viendrait : mieux vaut donc le tenir pour l’histoire de l’histoire plutôt que pour un fait établi. Quoi qu’il en soit, la photographie a fait son effet, et elle reste l’une des images les plus nettes de l’absurdité qu’avait prise la géographie.

L’Eiskeller tranche par ailleurs une querelle de définition. À cause de ce corridor, Berlin-Ouest maintenait que ce n’était pas une exclave. C’est l’un des rares endroits où l’on peut pointer une carte et voir deux gouvernements se disputer le sens d’un mot.

Klein Glienicke : le même tour à l’envers

La RDA avait son île à elle. Klein Glienicke, un village du côté de Potsdam, était entouré de Berlin-Ouest sur trois côtés et relié à la RDA par un seul pont, le Parkbrücke, surveillé en permanence. Y habiter exigeait une autorisation.

Le Parkbrücke sur le canal de Teltow à Klein Glienicke, seul lien du village avec la RDA
Le Parkbrücke de Klein Glienicke. Pendant vingt-huit ans, ce pont unique et surveillé fut le seul accès au village qui ne passait pas par Berlin-Ouest © Andreas Lippold, CC BY-SA 4.0

Ses habitants l’appelaient l’appendice, et la comparaison est juste : un cul-de-sac dont le corps n’a pas l’usage et dont il ne se débarrasse pas facilement. Le Chemin du Mur de Berlin franchit le Parkbrücke, on peut donc y entrer à pied comme presque personne ne le put pendant vingt-huit ans.

Comment les îles ont disparu

Elles furent échangées en deux temps. En 1971 et 1972, en même temps que le corridor de Steinstücken, Berlin-Ouest céda le Böttcherberg, Finkenkrug, la Große Kuhlake et les Nuthewiesen. Les dernières partirent en 1988 : Falkenhagener Wiese, Laßzinswiesen et Wüste Mark, les vingt-deux hectares de champ, remises à Stahnsdorf un an avant l’ouverture du Mur et la fin de toute la question.

Ce qu’on en voit aujourd’hui

Les trois lieux de ce guide figurent sur notre carte interactive. Steinstücken est le plus gratifiant à visiter : un village de banlieue ordinaire à la pointe sud de Berlin, doté par hasard d’un mémorial à un service d’hélicoptères. Klein Glienicke est sur le Mauerweg et ne coûte qu’un détour, ce qui va bien avec le Mur à vélo. L’Eiskeller est une promenade en forêt jusqu’à trois fermes, et le corridor se lit encore quand on sait qu’il est là.

Sur la manière dont la frontière elle-même fut bâtie autour de tels lieux, voyez notre histoire complète du Mur de Berlin.

Questions fréquentes

Combien d’exclaves Berlin-Ouest avait-elle ?
Entre six et douze, selon qui comptait. Berlin-Ouest disait onze, plus l’Eiskeller qu’elle estimait hors catégorie ; les cartes est-allemandes et soviétiques n’en reconnaissaient parfois que six.

Y vivait-on vraiment ?
Seulement à Steinstücken, qui comptait environ deux cents habitants. Les autres étaient des champs, des bois et des prairies, les trois fermes de l’Eiskeller faisant figure de cas limite.

En reste-t-il ?
Non. Les dernières furent échangées en 1988. Steinstücken est reliée au reste de Berlin par la Bernhard-Beyer-Straße et fait partie de Wannsee comme n’importe quel quartier.

Pourquoi existaient-elles ?
La création du Grand Berlin en 1920 traça la limite municipale autour de terres appartenant aux communes absorbées, laissant des parcelles détachées. En 1945, les secteurs d’occupation suivirent cette limite.

Peut-on les visiter ?
Oui, les trois librement. Steinstücken et Klein Glienicke sont des rues résidentielles ordinaires ; l’Eiskeller est une campagne ouverte le long du Chemin du Mur de Berlin.

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